
Une odeur a-t-elle vraiment un genre ?


Imagine deux mouillettes devant toi....
Sur l’une, une rose.
Sur l’autre, un cuir sombre.
Pas de flacon. Pas de nom. Pas de boîte noire pour le cuir, pas de verre rose pâle pour la rose. Aucune publicité pour t’aider à comprendre ce que tu es censé ressentir.
Seulement deux odeurs.
Maintenant, sans trop réfléchir... laquelle te paraît la plus féminine ? Laquelle te semble la plus masculine ?
Je soupçonne que, pour beaucoup d’entre nous, la réponse arrive assez rapidement.
C’est étrange quand on y pense.
Parce que la rose, elle, n’a aucune idée qu’on la trouve féminine.
Et le cuir n’a jamais décidé d’être masculin.
Alors, comment ces associations sont-elles arrivées jusque dans notre nez ?




On ne sent jamais une odeur toute seule
Nous aimons croire que sentir est quelque chose d’assez direct.
Une odeur arrive. Notre nez la capte. Nous aimons ou nous n’aimons pas.
Mais il se passe beaucoup plus de choses que ça...
Quand tu sens une odeur, tu arrives déjà avec toute une vie derrière toi.
Il y a ce que tu connais. Ce que tu as porté. Ce que portaient tes parents, un amoureux, une amie, un collègue. Il y a les savons de ton enfance, les magasins, les magazines, les flacons aperçus mille fois, les couleurs, les vêtements, les films, les publicités.
Tout cela finit par construire des associations dans ton esprit.
Et elles deviennent tellement familières qu’on cesse parfois de les remarquer.
Des recherches en «psychologie de l’olfaction» ont d’ailleurs montré quelque chose d’assez troublant… la façon dont une odeur nous est présentée peut influencer la manière dont nous la percevons.
Le simple fait de qualifier une fragrance de «masculine» ou de «féminine» peut modifier certaines associations que nous faisons avec elle.
Je trouve ça fascinant, parce que ça soulève une question beaucoup plus large.
Lorsque je trouve une odeur masculine, est-ce que je suis seulement en train de sentir cette odeur ?
Ou est-ce que je sens aussi tout ce que j’ai appris autour d’elle ?
Probablement un peu des deux.
Mais au fait… qui a donné la rose aux femmes ?
Il n’y a évidemment jamais eu de comité officiel du parfum chargé de répartir les matières premières.


« La rose aux femmes. Le vétiver aux hommes. La vanille… bon, on verra après le lunch. »
Même si j’aime assez l’image.
Ce qui s’est produit est beaucoup plus progressif.
Les habitudes sociales, la mode, la publicité, l’industrie et les représentations de la masculinité et de la féminité ont peu à peu associé certaines odeurs à certains genres…mais ces associations peuvent évoluer avec le temps.
Lorsqu’on regarde l’histoire de la parfumerie, la séparation entre parfums destinés aux hommes et parfums destinés aux femmes n’a pas toujours été aussi rigide qu’elle nous paraît aujourd’hui.
Pendant de longues périodes, les frontières étaient beaucoup plus floues, et ce détail est important.
Parce qu’il nous rappelle quelque chose qu’on oublie facilement… ce qui nous semble évident aujourd’hui ne l’a pas nécessairement toujours été.
Une rose peut donc nous sembler très féminine sans que cette féminité appartienne à la rose elle-même.
Elle appartient aussi à l’histoire que nous avons construite autour d’elle.
Et ça ne rend pas notre impression fausse.
Ça la rend simplement… plus intéressante.
Une rose n’est jamais seulement une rose
Il y a aussi quelque chose que la création de parfum fait apparaître très rapidement… une matière change énormément selon ce qui l’entoure.
Prends cette rose.
Entoure-la de muscs doux, d’iris, de fleurs tendres et d’une vanille crémeuse.
Tu obtiendras peut-être quelque chose que notre culture percevra assez spontanément comme «féminin».
Maintenant, garde exactement cette même rose.
Ajoute du vétiver, un cuir sec, du safran, un bois sombre ou un peu d’encens.
Tout à coup, elle raconte autre chose.
Elle peut devenir plus grave. Plus sombre. Plus rugueuse. Peut-être même plus étrange.
Et pour certaines personnes, elle semblera maintenant beaucoup plus «masculine».
Pourtant, la rose n’a pas changé… C’est sa relation avec les autres matières qui a changé.
C’est quelque chose que je trouve essentiel en parfumerie… nous parlons beaucoup des matières comme si elles possédaient une personnalité fixe.
«La vanille» serait douce.
«Le cuir» serait viril.
«Les fleurs» seraient délicates.
«Les bois» seraient sérieux.
Mais dès qu’on commence à composer, tout cela devient beaucoup moins stable.
Une vanille peut être presque fumée.
Un bois peut devenir extrêmement tendre.
Un cuir peut être brutal, mais il peut aussi être velouté, chaud, proche de la peau.
Une fleur peut apporter de la lumière à une composition très sombre sans devenir pour autant « féminine ».
Les matières se transforment les unes les autres.
C’est même une grande partie de la beauté du métier.
Alors, au lieu de demander immédiatement :
« Est-ce masculin ou féminin ? »
Quand l’histoire brouille nos catégories
La parfumerie n’a pas toujours été divisée entre masculin et féminin comme elle l’est aujourd’hui.
Cette manière de classer les odeurs est relativement récente dans son histoire. Elle s’est surtout renforcée entre le 19e et le 20e siècle, lorsque les rôles sociaux entre hommes et femmes se sont durcis et que l’industrie du parfum a commencé à segmenter davantage ses créations selon le genre
Il suffit parfois de regarder derrière nous pour que nos certitudes commencent à bouger.
Prenons Napoléon.
Difficile d’imaginer figure plus fortement associée à l’armée, au pouvoir et à une certaine idée de la masculinité. Pourtant, en 1815, la violette devient le signe de ralliement de ses partisans. Elle lui est si étroitement associée qu’on le surnomme même « Père la Violette ».
Aujourd’hui, cette petite fleur nous évoque facilement quelque chose de délicat, poudré, floral, parfois même franchement féminin.
Et pourtant, pendant un moment de l’histoire, elle devient l’emblème d’un empereur et de ses soldats.
L’image est assez savoureuse.
Et le mouvement inverse existe aussi.
Au XVIᵉ siècle, les gants de cuir parfumés sont très appréciés dans les grandes cours européennes, notamment autour de Catherine de Médicis et d’Élisabeth Ire d’Angleterre.
Le plus intéressant, c’est ce qu’on mettait sur ce cuir.
Certaines recettes de l’époque utilisent de l’eau de rose, de la fleur d’oranger, du jasmin, du musc, de l’ambre gris et de la civette.
Autrement dit, une reine pouvait porter du cuir, matière que nous associons aujourd’hui facilement à une énergie masculine, tout en l’imprégnant de fleurs et de matières animales que nous chercherions probablement maintenant à répartir entre plusieurs catégories.
Personne ne semblait ressentir le besoin de décider quelle partie du gant était masculine et laquelle était féminine.
Et puis il y a Louis XIV.
Le Roi-Soleil faisait parfumer ses chemises avec une préparation contenant notamment de l’eau de rose, du jasmin, de la fleur d’oranger et du musc.
Imagine un instant la scène avec notre regard actuel...
Un roi absolu, entouré de pouvoir, de guerre, de cérémonial et de faste… dont les vêtements sentent la rose, le jasmin et la fleur d’oranger.
Aujourd’hui, il suffirait probablement de placer ces trois matières sur une fiche produit pour que beaucoup de gens imaginent immédiatement un parfum féminin.
Et c’est justement ce que ces exemples racontent.
Ce n’est pas que Napoléon portait une fleur « féminine », que les reines portaient une matière « masculine » ou que Louis XIV empruntait des notes destinées aux femmes.
Ces catégories n’avaient simplement pas encore le même sens.
Les matières étaient déjà là.
La rose était une rose.
Le cuir était du cuir.
La violette sentait la violette.
Ce sont nos façons de les regarder qui ont changé.
Et peut-être que ce qui nous semble aujourd’hui naturellement masculin ou féminin raconte finalement autant l’époque dans laquelle nous vivons… que l’odeur elle-même.
«Oui. C’est celui-là.»




« Qu’est-ce que cette matière est devenue ici ? »
j’aime davantage demander :
La question ouvre beaucoup plus de portes.
Pourquoi je parle plutôt d’énergie
C’est justement pour cette raison que, chez Atypique Parfum, je préfère parler «d’énergie masculine, d’énergie féminine et d’énergie mixte».
Je ne classe pas un parfum selon la personne qui devrait le porter.
Parce que je trouve cette façon de classer les parfums trop limitée.
L’énergie parle plutôt de ce que la composition évoque.
Un parfum peut avoir une énergie très masculine... sans être réservé aux hommes.
Une femme peut l’adorer, le porter et s’y sentir parfaitement elle-même.
À l’inverse, un homme peut être profondément attiré… par une composition qui possède une énergie féminine.
Pourquoi faudrait-il que cela soit contradictoire ?
Un parfum ne sait pas qui est la personne qui le porte.
Il rencontre simplement une peau, une sensibilité, une histoire… et j’aime beaucoup cette forme de liberté
Pour moi, une «énergie mixte» ne veut pas dire qu’un parfum manque de personnalité.
Je ne veux pas enlever la personnalité d’un parfum simplement pour qu’il puisse plaire à tout le monde… Au contraire.
Une création peut être très affirmée, très sensuelle, très sombre ou très lumineuse, tout en circulant entre les codes que nous associons traditionnellement au masculin et au féminin.
L’idée n’est pas de nier qu’un parfum puisse nous sembler plus masculin, plus féminin ou quelque part entre les deux.
C’est simplement de ne pas laisser cette impression décider à notre place de qui devrait le porter.
Essaie une fois sans regarder le flacon
La prochaine fois que tu découvres un parfum, tu peux tenter une petite expérience.
Sens-le avant de lire son nom ou sa description, si c’est possible.
Et pendant quelques secondes, évite les mots masculins ou féminins.
Cherche autre chose.
Est-ce sec ?
Crémeux ?
Lumineux ?
Sombre ?
Doux ?
Rugueux ?
Transparent ?
Dense ?
Est-ce que le parfum vient rapidement vers toi, ou faut-il s’en approcher ?
Est-ce qu’il semble très propre ou, au contraire, presque animal ?
Essaie simplement de rester avec ce que tu sens.
Puis regarde le flacon.
Le nom.
Les couleurs.
La photographie publicitaire, s’il y en a une.
La catégorie dans laquelle il est vendu.
Et observe ce qui se passe.
Peut-être que rien ne changera.
Mais peut-être aussi que tu remarqueras ton regard se déplacer légèrement.
C’est ce déplacement qui m’intéresse.
Pas parce qu’il faudrait nous débarrasser de toutes nos associations.
Ce serait probablement impossible… et je ne suis même pas sûr que ce soit souhaitable.
Nos associations font partie du plaisir de sentir.
Mais nous pouvons devenir un peu plus conscients de leur présence.
Retirer une étiquette ne rend pas tout neutre
Il existe d’ailleurs un autre piège.
À force de vouloir sortir des catégories homme et femme, on pourrait finir par dire que tous les parfums sont simplement «mixtes».
Mais je trouve qu’on perd encore quelque chose en faisant ça.
Parce qu’un parfum peut avoir une personnalité extrêmement marquée.
Il peut être sombre.
Autoritaire.
Fragile.
Charnel.
Élégant.
Provocant.
Doux.
Sévère.
Alors, pourquoi faudrait-il rendre tout cela neutre ?
Je préfère conserver toutes ces nuances.
Une création peut très bien évoquer une forte énergie masculine ou féminine.
Ce qui change, c’est ce qu’on en fait ensuite.
L’énergie décrit ce que le parfum dégage, sans dire à qui il devrait appartenir.
Pas une pancarte disant : « Cette odeur n’est pas pour toi. »
Et je trouve que le parfum devient beaucoup plus intéressant à partir de là.
Parce qu’on recommence à choisir avec ce qu’on ressent vraiment.
Avec son nez, sa peau, ses goûts… plutôt qu’avec une catégorie.
Avec ce petit quelque chose difficile à expliquer qui nous fait parfois sentir un parfum et penser simplement :
Nous avons appris un vocabulaire sans vraiment nous en rendre compte
Je pense que c’est là que les choses deviennent vraiment intéressantes.
Parce que nous avons tous développé une sorte de «vocabulaire olfactif intérieur».
Certaines odeurs nous semblent propres.
D’autres sensuelles.
Certaines austères.
D’autres gourmandes.
Il y en a qui semblent rassurantes et d’autres qui créent immédiatement une distance.
Et quelque part parmi toutes ces impressions se sont installés les mots «masculin et féminin».
Des études montrent d’ailleurs que nous faisons facilement ce rapprochement. Quand on nous présente une odeur, nous pouvons assez spontanément la ressentir comme plus masculine ou plus féminine.
Cela montre à quel point ces repères se sont installés en nous, souvent sans que nous sachions exactement quand ni comment.
Simplement, personne ne nous a vraiment appris ces repères de manière claire et directe.
On ne nous apprend pas ça comme une «règle à l’école».
Personne ne nous dit explicitement : « Le vétiver, c’est masculin. La rose, c’est féminin. »
Et pourtant, ces repères finissent par s’installer.
L’apprentissage est beaucoup plus subtil.
Il se fait par répétition.
Quand une odeur est associée encore et encore au même type de personne, aux mêmes flacons, aux mêmes couleurs ou au même univers, elle finit par prendre une signification particulière.
Puis cette signification devient familière, et ce qui est familier finit facilement par sembler naturel.


Même lorsqu’il ne correspond pas du tout à ce que nous pensions aimer.
Alors… une odeur a-t-elle un genre ?
Je ne crois pas que la réponse la plus intéressante soit simplement oui ou non.
Une rose reste une rose.
Un vétiver reste un vétiver.
Mais dès qu’une odeur entre dans notre vie, elle se mélange à nos souvenirs, à nos goûts, à notre époque et à tout ce que nous avons appris autour d’elle.
Elle rencontre tout ce que nous sommes.
À partir de là, elle prend du sens et parfois même un genre.
Ce n’est pas forcément une impression qu’il faut changer. Mais on peut au moins prendre conscience de la façon dont elle s’est construite… en nous
Alors, la prochaine fois qu’une rose te semblera immédiatement féminine ou qu’un cuir te paraîtra résolument masculin, tu peux simplement laisser passer cette petite question :
«Est-ce vraiment l’odeur qui me raconte cela… ou son histoire en moi ?»



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