L’influence des mots sur ce que nous sentons

Serge Dumont

Et si l’odeur commençait avant même qu’on la sente ?

Imagine deux mouillettes.

Je te dis que la première évoque un «Vieux sous-sol humide».

Pour la seconde, je te parle d’une «Forêt après la pluie».

Puis, je te demande de les sentir.

Le problème ?

Il pourrait s’agir exactement de la même odeur.

Et malgré cela, ton expérience pourrait ne pas être tout à fait la même.

C’est une idée que je trouve fascinante.

Nous avons tendance à croire que sentir fonctionne dans un ordre assez simple :

Une odeur arrive.

Notre nez la détecte.

Puis nous cherchons les mots pour la décrire.

Mais il semble que les mots puissent parfois emprunter le chemin inverse.

Ils arrivent d’abord.

Et lorsque l’odeur apparaît... notre cerveau possède déjà une histoire possible pour l’interpréter.

Alors une question devient difficile à éviter :

Sentons-nous seulement avec notre nez… ou aussi avec les mots que nous connaissons ?

Une même odeur. Deux histoires.

Des chercheurs ont justement exploré cette étrange relation.

Dans une expérience devenue particulièrement intéressante, une même odeur pouvait être présentée sous une étiquette évoquant du « cheddar » ou sous une autre évoquant une « odeur corporelle »… L’odeur, elle, ne changeait pas.

Mais son appréciation, oui.

Lorsqu’elle était associée au fromage, elle était jugée plus agréable que lorsqu’elle était associée à une odeur corporelle. Les chercheurs ont même observé des différences dans l’activité de régions cérébrales impliquées dans le traitement émotionnel et olfactif.

D’autres expériences ont montré un phénomène semblable : donner à une odeur une description positive ou négative peut modifier la manière dont les participants évaluent son caractère agréable et, dans certaines conditions, son intensité.

Je trouve cela presque déstabilisant, parce que pendant que nous croyons juger une odeur… nous jugeons peut-être aussi ce que nous pensons qu’elle est.

Sentir avant de savoir

C’est pour cette raison qu’il y a une manière de découvrir un parfum que j’aime particulièrement… le sentir avant de lire.

Avant les notes.

Avant la famille olfactive.

Avant les commentaires.

Avant même, lorsque c’est possible, de savoir exactement ce que l’on est supposé retrouver dedans.

Parce qu’à partir du moment où quelqu’un te dit :

« Il y a de la vanille », quelque chose se passe. Tu commences à chercher la vanille.

On te dit :

« C’est un parfum sombre. »

Tu observes son obscurité.

« Très sensuel. »

Tu cherches la sensualité.

« Une rose poudrée. »

Et voici que ton nez part à la recherche d’une rose et d’une sensation poudrée.

Cela ne signifie pas que tu inventeras nécessairement ces odeurs… Mais ton attention vient de recevoir une direction.

Car sentir n’est pas seulement recevoir passivement des molécules.

C’est aussi porter son attention quelque part.

Pourquoi voulons-nous tellement connaître les notes ?

Lorsqu’on découvre un parfum, l’une des premières questions est souvent :

« Qu’est-ce qu’il y a dedans ? »

Je comprends parfaitement cette envie.

Les mots nous donnent des repères.

Rose.

Cèdre.

Bergamote.

Vanille.

Cuir.

Santal.

Et tout à coup, quelque chose d’invisible devient un peu plus facile à saisir.

Nous pouvons le comparer à quelque chose que nous connaissons.

Le ranger quelque part dans notre mémoire.

En parler avec quelqu’un.

Le problème apparaît peut-être lorsque les mots cessent de nous aider à comprendre ce que nous avons senti… et commencent à nous dire ce que nous devrions sentir.

Il y a une différence subtile entre les deux. Et dans le parfum, cette différence peut devenir immense.

Une liste de notes n’est pas le parfum

Il y a aussi une autre raison pour laquelle j’aime garder une certaine distance avec les descriptions avant de sentir.

Un parfum n’est jamais simplement :

Rose + Bois + Vanille.

Même lorsque ces trois mots figurent dans sa description.

Selon leurs proportions, leurs interactions et toutes les matières qui les entourent, cette Rose peut devenir lumineuse, sombre, froide, sèche ou presque impossible à reconnaître.

Le Bois peut simplement donner une structure sans jamais se présenter clairement comme « du bois ».

La Vanille peut apporter une rondeur que l’on ressent sans jamais penser à un dessert.

C’est l’une des choses que la composition m’a apprises : ce que l’on reconnaît dans un parfum n’est pas nécessairement ce qui y joue le rôle le plus important.

Et chercher uniquement les mots annoncés peut parfois nous faire passer à côté de ce que le parfum est réellement en train de faire.

Et le nom du parfum ?

Le phénomène devient encore plus intéressant lorsque le mot n’est plus une note, mais un nom.

Imagine exactement la même composition présentée sous deux noms :

«Forêt après la pluie» et «Sous-sol humide»

Il serait étonnant que ces deux phrases préparent exactement la même expérience.

Le liquide n’a pourtant pas changé.

Mais avant même d’ouvrir le flacon, une image existe déjà. Une température, une lumière et peut-être même une émotion.

La recherche sur l’olfaction montre plus largement que les informations sémantiques (les mots et les significations associés aux odeurs) peuvent influencer différents aspects de leurs perceptions, et que cet effet interagit aussi avec notre familiarité et notre culture.

Le nom d’un parfum n’est donc peut-être jamais complètement innocent… et c’est justement ce qui rend le travail autour des mots si délicat.

Un beau nom peut ouvrir une porte, mais il peut aussi devenir une instruction.

Jusqu’où raconter un parfum ?

Nous arrivons alors à quelque chose qui me questionne beaucoup dans la manière de présenter une création.

Faut-il raconter son histoire ?

Bien sûr.

Une intention peut enrichir énormément l’expérience.

Comprendre pourquoi un parfum existe peut révéler des dimensions que nous n’aurions pas remarquées autrement.

Mais à quel moment le récit devient-il trop présent ?

Si je t’explique avant même que tu sentes que ce parfum représente :

La sécurité, une forêt d’enfance, la chaleur d’une maison, une liberté retrouvée… est-ce que je te permets encore de rencontrer le parfum ?

Je crois personnellement qu’il existe ici une responsabilité particulière pour le parfumeur...

«Donner suffisamment pour ouvrir l’imaginaire… mais pas suffisamment pour le fermer.»

Un parfum possède-t-il une histoire avant de rencontrer la tienne ?

Une création naît toujours de quelque part.

Il y a une intention.

Des choix.

Des matières que l’on conserve.

D’autres que l’on retire.

Une émotion que l’on cherche à traduire.

Cette histoire appartient au parfumeur.

Mais à partir du moment où le parfum rencontre quelqu’un d’autre, une seconde histoire commence… et celle-là ne m’appartient plus complètement.

Une matière qui signifie pour moi le calme... peut réveiller chez toi un souvenir totalement différent.

Une odeur que j’associe à l’enfance... peut t’être complètement étrangère.

Un accord que j’imaginais réconfortant... peut provoquer chez quelqu’un d’autre une sensation de distance.

C’est peut-être l’une des beautés du parfum : Nous pouvons composer l’intention derrière une fragrance, mais sans jamais pouvoir contrôler entièrement l’expérience.

Et je crois que les mots devraient respecter cette liberté.

Une petite expérience

La prochaine fois que tu découvriras un parfum que tu ne connais pas, essaie quelque chose :

Ne regarde pas ses notes.

Ne lis pas les commentaires.

Si possible, cache même son nom.

Sens-le, simplement...

Puis écris seulement quelques mots.

Pas ce que tu crois reconnaître… mais plutôt ce que tu ressens.

Est-il chaud ou froid ?

Ouvert ou dense ?

Calme ou vivant ?

Familier ou étrange ?

Te rapproche-t-il de quelque chose ?

Te donne-t-il envie d’y revenir ?

Ensuite seulement, lis sa description… Et observe.

Pas comme si tu avais « trouvé les bonnes notes ».

Observe plutôt ce qui change dans ta perception maintenant que les mots sont arrivés.

Peut-être que presque rien ne changera. Peut-être remarqueras-tu soudain quelque chose qui t’avait échappé. Ou peut-être découvriras-tu que l’histoire racontée par ton nez était beaucoup plus intéressante que celle écrite dans la description.

Nous utilisons les mots pour rendre le parfum plus visible et plus facile à comprendre.

Nous en avons besoin… Pour apprendre, transmettre et partager.

Mais peut-être devrions-nous parfois laisser quelques secondes de silence avant de les prononcer.

Juste assez longtemps pour permettre au nez de rencontrer quelque chose avant que l’esprit décide ce que cette chose est censée être.

Car il existe une différence entre mettre des mots sur ce que l’on sent… et sentir ce que les mots nous ont appris à chercher.

Et la prochaine fois qu’un parfum te semblera sentir clairement la rose, le cuir, la forêt ou la peau… peut-être qu’une autre question apparaîtra :

« Est-ce vraiment mon nez qui me l’a fait sentir… ou les mots m’avaient-ils déjà appris quoi chercher ? »

Chaque réflexion ouvre une nouvelle porte sur l'univers du parfum.

Si cet article a éveillé votre curiosité, je vous invite à découvrir À propos de moi, Ma Philosophie Olfactive et Les 7 fondements de ma parfumerie, où je partage la vision qui inspire chacune de mes créations.

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